Le SLECC

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Ou comment les utopies des uns justifient la paresse intellectuelle des autres.

1) Que disent les militants du SLECC ?

Les militants du SLECC affirment que le niveau des élèves baisse, et que cette baisse est due uniquement à l'évolution de la pédagogie. Ils réfutent toute implication de l'évolution de la société et de la dynamique des familles dans leurs observations. La solution qu'ils proposent est un retour à un enseignement transmissif stricto-sensu, où l'abstraction est tantôt considérée comme à imposer (décréter ?) immédiatement, tantôt remise à plus tard sans que rien ne soit fait pour préparer l'élève à ce "plus tard". Ils affirment également que l'enseignement transmissif d'un méta-langage grammatical permet à la fois la compréhension en lecture et la production de texte. Le sacro-saint calcul est le seul enseignement soit disant mathématique qui ait sa place dans le premier degré. On présuppose que le sens des opérations apparaît de lui-même par la reproduction des techniques de calcul posé en colonne. La production écrite est à la fois critiquée et recommandée. Il faut empêcher l'élève d'écrire avec ses propres mots pour laisser le temps à l'enseignant de le confronter à des textes de grands auteurs classiques. Ceci fait, l'élève devrait écrire comme eux du jour au lendemain.

2) Ce que les militants du SLECC se gardent bien de dire.

1) Les réformes accusées de la baisse de niveau n'ont que très rarement été appliquées, surtout sur la période des 10 dernières années. Le système éducatif est abordé dans son ensemble, aucune information n'est spécifique aux écoles qui appliquent réellement les nouveautés des 10 dernières années. Ces écoles étant rares, leur impact sur les moyennes avancées par les militants du SLECC est totalement noyée par d'autres facteurs.

2) L'abstraction, évoquée à tort et à travers mais jamais où il faut par les militants du SLECC, n'est jamais abordée pour ce qu'elle est. Ils sous-entendent qu'un enseignant qui baragouine du haut de son estrade un vocabulaire abstrait entraîne naturellement l'élève vers son abstraction d'adulte. En réalité, cet enseignant fait la classe aux murs. Jamais la manière de construire des concepts n'est abordée : il est sous-entendu que le "nommage" par l'enseignant d'un concept non construit, et sa répétition par l'élève, suffisent à faire apparaître le concept dans la tête de l'enfant.

3) Le cas des élèves en difficulté qui ne donnent pas de sens au méta-langage grammatical n'est abordé que pour accuser ceux qui cherchent à les aider, mais rien n'est proposé pour aider l'élève, hormis la répétition de ce qui n'a pas fonctionné.

4) En mathématiques, la question du sens donné au vocabulaire spécifique n'est jamais abordée car on présuppose que l'enseignant a le pouvoir d'imposer immédiatement un sens nouveau à un mot nouveau, même si ce mot désigne un objet de pensée "pur" que l'élève n'avait jamais rencontré.

5) Les savoir-être, critiqués autant que faire se peut, ne sont jamais envisagés en termes d'apprentissage. Ils sont donc supposés innés chez un enfant supposé limité à des tâches de simple reproduction.

6) Le travail sur la langue en mathématiques est absent du débat alors que le mouvement annonce qu'il va rendre les élèves à nouveau capables de résoudre des problèmes.

7) La place de l'élève dans son apprentissage de la langue est niée. La manière dont cet élève est censé apprendre à réutiliser dans un contexte réel les savoir-faire travaillés à vide et par imitation n'est jamais abordée.

8) Derrière la vitrine de la maîtrise disciplinaire, se cache tout une conception de l'enfant, jugé incapable de prendre des initiatives, de penser par lui-même, d'observer, d'écouter ses semblables, d'argumenter, de produire des solutions personnelles face à une situation nouvelle. Parallèlement à ça, il est supposé capable d'un degré d'abstraction suffisamment élevé... pour violer les limites physiologiques de son cerveau d'enfant que Piaget a définies dans la première moitié du XXème siècle et qui sont toujours en vigueur aujourd'hui.

3) Pourquoi des "enseignants" entraînent des parents dans cette arnaque didactique ?

Le SLECC, c'est d'abord l'économie de la réflexion pédagogique. Tout apprentissage est censé être optimal quand il est imposé par un être supérieur (le maître) sans que sa parole ne puisse être mise en cause. Pas besoin de réfléchir à une mise en oeuvre pédagogique. Dire, montrer quoi faire et faire imiter suffisent à tout apprentissage. Inutile de penser ce qui se passe dans la tête de ses élèves. Inutile d'envisager la dimension sociale de l'apprentissage ni l'argumentation. Dans ces conditions, pourquoi préparer sa classe ? Les contenus à énoncer sont déjà bien connus de l'enseignant et les exercices d'application décontextualisés foisonnent dans nombre d'ouvrages comme "La balle aux mots".

4) Utopie et retour de bâton

Si cette idéologie a pu développer une telle masse d'arguments sensés aux yeux du non expert, c'est grâce à l'existence d'un extrémisme utopique inverse d'une part, et à des malhonnêtetés politiques qui n'ont trompé personne d'autre part. Vouloir remplacer tout ce qui se fait à l'école par un "autre chose", fût-il fantastique, sans donner aux enseignants les moyens de mettre cet "autre chose" en place ne pouvait être qu'une aubaine pour l'immobilisme et une source de désorganisation de l'ensemble du système scolaire. D'autre part, le double discours de programmes qui parlent d'un retour à la maîtrise de la langue tout en n'accordant qu' 1h 30 d'ORL par semaine ne pouvait qu'inciter les immobilistes à le présenter comme un arnaque responsable de tous les maux,  même si personne ne l'applique. Et par là même, les progrès que ces programmes auraient dû apporter, notamment en ORL, se trouvent exclus du débat.

5) Quelles conséquences pour les nouveaux enseignants ?

Les stagiaires de cette tumultueuse année scolaire vont devoir se battre sur au moins deux fronts. Ils vont devoir apprendre à ne pas les opposer systématiquement et à faire les synthèses qui doivent l'être. L'esprit critique, sujet à la mode s'il en est, ne peut se construire ni à vide, ni de manière innée. Il implique à la fois le support de connaissances scientifiques approfondies et une vie de classe qui laisse une large place au débat. Alors il faudrait peut-être créer le SEAR ( savoir écouter, apprécier, répondre ) mais sans l'opposer aux contenus et à de vraies exigences. Il faudra aussi qu'ils apprennent à récupérer les savoirs scientifiques fondés des utopistes sans se laisser flinguer par leur mitraillage, et créer les structures de mutualisation rendant possible la vraie transposition scolaire ces nouvelles connaissances didactiques accumulées depuis plus de 30 ans. Programme chargé, donc.

Olivier Batteux